Lancelot a vécu son premier locktober en participant au Dîner des Maîtresses puis aux Grandes Enchères. Il raconte cette expérience dans ses mots, publiés ici avec son accord. Seule l'orthographe a été corrigée.


Mon intérêt pour la chasteté

« Ça fait un moment que je suis attiré par la chasteté. Ce qui me fascine le plus dans le BDSM au départ, c'est la contrainte. Le fait de contraindre un corps, de le priver de mouvement, est quelque chose qui me trouble depuis que je suis tout petit. C'était toujours un grand émoi quand un personnage de film ou de dessin animé se trouvait entravé ou ligoté, et c'est depuis longtemps l'un des astres principaux de mon système solaire érotique. Et autour de cet astre est venu graviter un petit satellite qui retient de plus en plus mon attention : la chasteté. En plus des menottes ou des cordes pour contraindre les membres, il existe des instruments pour contraindre les sexes. Soit pour empêcher toute pénétration ou caresse de la vulve, soit pour retenir l'érection du pénis en le maintenant dans un étui rigide maintenu par un anneau passant autour des testicules, ce qu'on appelle une cage de chasteté. La personne contrainte à la chasteté ne peut pas accéder à la jouissance tant que la cage est verrouillée, et généralement c'est une autre personne, le ou la keyholder, qui possède la clé et qui décide du moment de libération où la personne soumise aura droit à un orgasme. C'est une forme de contrainte moins spectaculaire que le bondage, mais plus subtile, et qui a l'avantage de pouvoir se pratiquer sur le long terme. Et surtout, la contrainte s'applique à l'endroit même où l'excitation a lieu, ce qui est diabolique, car elle suscite une excitation que dans le même temps elle contrarie. Le résultat est d'augmenter la jouissance en entravant la jouissance, ce qui est le genre de paradoxes qui rend le BDSM si génial, avec les opposés qui se convertissent l'un dans l'autre, comme quand la douleur devient un instrument de plaisir, la soumission un moyen de s'accomplir, ou la contrainte liberté. J'y reviendrai. Et puis la chasteté se focalise sur cette chose considérée comme si centrale dans la sexualité masculine classique : l'érection. Priver un homme de son érection, c'est le priver de sa puissance virile, et le dépouiller du seul moyen par lequel il conçoit généralement le plaisir sexuel, à savoir l'éjaculation. Accepter de laisser une femme enfermer son pénis, c'est donc hyper puissant symboliquement, puisque le mâle dépose aux pieds de sa Maîtresse ou de son Maître le symbole de son pouvoir sexuel et lui offre le contrôle sur ce qui constitue l'essentiel de sa virilité.

Un instrument incontournable pour la domination féminine

On comprend donc que le jeu autour de la chasteté appartient aussi à une autre galaxie, celle de la domination féminine. Pour tous les hommes qui, comme moi, adorent les femmes qui dirigent, et rêvent d'être dominés par elles, la chasteté constitue un outil difficilement contournable. En fait, j'ai maintenant du mal à concevoir la domination féminine sans cet instrument, et depuis que je participe à des évènements femdom (le Dîner des Maîtresses, notamment), je me présente toujours en portant une cage. D'abord parce que je trouve que l'érection s'accorde mal avec la soumission masculine : on est censés être aux pieds des femmes, à genoux, voire aplatis par terre, exaucer leurs désirs, être à leur service, et il y a ce pénis impertinent qui se dresse sans qu'on lui ait donné l'autorisation, qui prend de la place et qui réclame de l'attention ? Pas logique. Et puis surtout parce que c'est une manière de se donner. On remet à quelqu'un le pouvoir de décider de notre propre jouissance. C'est une manière d'aller au bout de la soumission : on est là pour le plaisir des femmes, pas le nôtre, et si on doit avoir du plaisir, c'est uniquement si elles le décident.

Mon premier locktober

J'avais donc testé un peu le port de la cage, pour voir, par curiosité. Je m'étais acheté un modèle premier prix assez nul, que j'ai depuis jeté à la poubelle, mais ça m'avait permis de tester un peu ce que ça faisait sur moi en la portant quelques jours, de voir comment on se sent lorsqu'on a une tentative d'érection, etc. Le truc, c'est que la chasteté a peu d'intérêt quand on le fait pour soi. D'abord, parce qu'on peut se libérer quand on veut, et surtout parce que la notion de don est absente. S'il n'y a personne à qui consacrer sa chasteté, personne à qui donner le pouvoir sur soi, la chose perd selon moi toute la saveur qu'elle est censée avoir. Je me suis donc contenté, pendant un certain temps, de fantasmer la position du soumis chaste sous la férule d'une keyholder.

C'est depuis peu que j'ai acheté un autre modèle de cage qui me convient assez, et que j'utilise ponctuellement, le temps de certaines soirées évènement. Et alors que je m'étais inscrit pour le Dîner des Maîtresses du 22 octobre, l'organisatrice Queen So a suggéré aux soumis inscrits de rendre hommage aux Maîtresses qui seraient présentes au dîner en respectant le locktober, c'est-à-dire une période de chasteté, traditionnelle dans le BDSM, s'étendant sur tout le mois d'octobre. C'était l'occasion de me lancer dans l'expérience. Cette fois, j'avais une raison de maintenir ma chasteté pour des femmes, même si j'ignorais tout de leur identité, et même si elles, de leur côté, ignoraient ma démarche. Sur le plan symbolique, il y avait quand même du sens. J'ai donc décidé de porter ma cage en permanence à partir du 1er octobre, et de ne pas la retirer (sauf pour la toilette ou pour des raisons particulières) jusqu'au 22, date du dîner.

Je m'attendais à ce que ce soit difficile. Pour moi, la masturbation est quelque chose de fréquent, presque quotidien à certaines périodes, et j'introduisais dans ma vie une privation considérable, un peu comme si je cessais brusquement de consommer du sucré. J'anticipais des moments de grande frustration. Pourtant, j'ai été surpris de constater que les choses se sont passées plutôt facilement. Comme si mon corps avait compris l'engagement que j'avais pris en me verrouillant le 1er octobre. Mes pulsions ne sont pas venues me tourmenter plus que ça. Seules les érections nocturnes, plus mécaniques, font un peu mal au début et troublent le sommeil, mais après un certain temps on s'habitue. Je constate même que sur le plan psychologique il y a eu des changements, comme si le bannissement du sexe avait fait de la place pour le reste. Je me suis donc senti plus concentré, plus efficace dans les tâches quotidiennes.

Être chaste pendant des évènements

C'est donc, étonnamment, sans effort particulier que je tiens les 22 premiers jours du locktober pour arriver au Dîner des Maîtresses en état de chasteté. On est quelques soumis à avoir joué le jeu, et la Maîtresse de cérémonie Queen So nous met à l'honneur. Elle apprécie que j'aie suivi sa suggestion, et me questionne un peu sur mon expérience, puis elle organise un petit cérémonial de remise des clés, où on est invités à parler de notre locktober, de ce que ça a fait sur nous. Je constate que les femmes ne sont pas insensibles à cette pratique, et qu'elles apprécient d'entendre que c'est pour elles qu'on a fait cet effort. Sans doute que notre soumission est perçue comme plus authentique si on y adjoint la chasteté : en faisant l'effort de contraindre notre sexe, on fait un pas supplémentaire dans l'abandon de soi, et on montre que ce n'est pas notre propre plaisir que nous mettons au centre de la pratique, mais le leur.

Forcément, après une soirée où il se passe tant de choses, les pulsions se réveillent, et ça devient plus difficile de maintenir la chasteté. Cependant, bien que la nuit soit plus difficile, je souhaite prolonger mon locktober jusqu'au lendemain, car j'ai un autre évènement prévu. Gourmand que je suis, je me suis inscrit dans la même semaine au Dîner des Maîtresses jeudi, puis aux Grandes Enchères vendredi, pour être vendu. Ce serait quand même cool d'arriver à l'évènement avec un jour de chasteté de plus au compteur. Surtout que j'avais mentionné la chasteté dans la fiche du personnage que j'incarne : un génie de la lampe merveilleuse, comme dans Aladdin, qui exauce les souhaits des femmes, et qui est enfermé dans sa lampe depuis des siècles, avec chasteté à la clef. Une fois que je me retrouve vendu et que les jeux commencent, je fais l'expérience d'une séance complète et intense en état d'excitation retenue. Bien que l'envie soit là, impossible de bander tandis que je fais ce que j'aime le plus : lécher des pieds, subir le fouet, être dominé, masser, caresser… Mon acheteuse joue même avec ma frustration, en me caressant les bourses, en tirant dessus, en les malaxant, pendant que dans ma cage j'ai envie d'exploser. Érotiquement, c'est très puissant d'être amené à un tel état d'excitation sans que cela puisse se traduire par une fière érection. Là où la sexualité masculine classique est tournée vers l'extérieur (se dresser, occuper de l'espace, pénétrer, répandre sa semence hors de soi) je fais l'expérience d'une forme de plaisir plus intérieure. Ne pas pouvoir extérioriser son excitation rend plus sensible aux sensations, aux caresses, aux titillements, et à toute la tectonique du désir sexuel. Je sens davantage les choses dans le bas du ventre, comme des énergies qui vont et viennent, un vrai magma brûlant en défaut d'éruption. Il est possible de vivre une soirée parfaitement satisfaisante sur le plan érotique sans que le pénis soit de la partie, ou sans qu'aucune éjaculation ne vienne conclure l'acte. On peut avoir une sexualité masculine épanouie qui n'est pas centrée autour du pénis, ça mérite d'être su.

Sous ma keyholder

Il n'empêche, ce serait hypocrite d'écrire ça si c'est pour rentrer ensuite le soir me branler et évacuer chez moi la frustration que j'ai ressentie pendant toute la soirée. Je sais que c'est ainsi que je risque de terminer, puisque désormais je n'ai pas de raison particulière de poursuivre le locktober, et que la chair est faible, hélas ! Ce serait dommage, car je commence à prendre goût à la chasteté, et je serais déçu de ne pas explorer davantage la chose. Heureusement, je suis venu à la soirée avec une idée : puisque Queen So avait eu l'air d'apprécier que je m'impose le locktober, pourquoi ne pas lui demander de m'aider à en venir à bout ? Je lui propose donc d'être ma keyholder à distance pour la fin du mois, ce qu'elle accepte. Je rédige à la main une lettre où je désigne Queen So comme la seule personne habilitée à décider de la fin de ma période de chasteté, et où je déclare m'engager à respecter les règles du jeu : enlever la cage est permis (hygiène, douleur, etc.), mais pas me donner du plaisir, tant que Queen So ne m'a pas donné l'autorisation. Par ailleurs, Queen So pose comme condition que je lui envoie tous les matins un compte-rendu pour faire part de mes ressentis.

C'est à partir de ce moment que les choses deviennent plus intéressantes, car je ne suis plus mon propre keyholder. Transférer ce pouvoir à quelqu'un fait vraiment une forte impression, surtout que je n'ai volontairement pas précisé de date limite dans ma lettre. Si Queen So décide de prolonger mon enfermement au-delà du mois d'octobre, elle est libre de le faire. Être dans l'incertitude quant à la date de sa libération fait partie du piquant de la chose. Je suis en train de vivre le fantasme ! À présent je sais que, contrairement à avant, je ne peux plus me permettre de craquer. La donne change donc complètement pour moi, et je ne vis plus ma chasteté de la même manière. D'abord parce que je viens de passer deux soirées chargées en érotisme et en excitation, qui ont remué mes pulsions, ensuite parce que je rentre dans une expérience de soumission à distance, ce qui augmente la tension. Pour cette fin de locktober je serai donc beaucoup plus tourmenté par mon excitation/frustration.

Chasteté et oubli de soi : la mystique BDSM

Mais le point intéressant, c'est surtout que je fais l'expérience d'un décentrement. Le fait de devoir écrire un compte-rendu quotidiennement m'oblige à m'interroger sur mon expérience, à l'observer, presque de façon détachée. Tous les jours, donc, j'offre mon expérience à ma keyholder : ce n'est pas pour moi que je vis l'expérience, mais pour elle. S'opère une sorte de dissociation. Premièrement, je vis une sorte de détachement par rapport à mon sexe, que je vais de plus en plus percevoir comme quelque chose d'extérieur à moi, un être à part entière avec qui je cohabite, ayant sa vie propre, qui me fait subir ses caprices sans que je puisse le calmer. La cage impose une distance avec mon organe. Ma bite est en prison, et moi je suis au parloir. Dans mes comptes-rendus, je la compare souvent à un animal. Deuxièmement, mon expérience personnelle cesse de m'appartenir exclusivement, mais elle est une offrande que je fais à quelqu'un d'autre. Même si je retire un plaisir personnel de l'épreuve, le vrai but est le plaisir que ma keyholder peut retirer de me savoir en cage sous son pouvoir. Si je ne me déverrouille pas quand l'envie me prend de me caresser, ce n'est pas seulement par volonté personnelle d'accomplir le challenge, mais c'est surtout parce que ce serait une déception pour Queen So.

Je retrouve dans le BDSM ce que j'avais trouvé dans la mystique, à laquelle je m'étais beaucoup intéressé à une certaine époque. La mystique, c'est un genre d'expérience, le plus souvent lié à la religion, et qui est la plupart du temps décrite comme une union intime avec le divin, ou alors avec la nature. Un point central dans la plupart des expériences mystiques est l'oubli de soi. Les mystiques rapportent fréquemment ressentir ne faire qu'un avec l'univers, le grand tout, ou avec la divinité, et perdre la sensation de leur propre individualité. Chez les mystiques chrétiens, par exemple, on donne ses joies et ses peines à Jésus, on ne vit plus sa vie à travers soi-même, mais à travers un autre, qui est Dieu. Ce n'est pas son propre bien-être qu'on recherche, mais une dévotion parfaite dans laquelle on parvient à la dissolution de soi-même dans un amour absolu. C'est un peu la même chose (toutes proportions gardées !) que j'essaie de vivre ici : mon individualité, mon désir, deviennent secondaires, car ce n'est pas mon plaisir à moi que je recherche. Le soumis idéal (que je ne suis pas) n'a aucun désir, ne recherche rien pour lui-même, mais se met tout entier au service de sa maîtresse, se dévoue religieusement, sans que survienne en lui le moindre désir égoïste. La question de son plaisir n'entre même pas en ligne de compte. Et pourtant, il y a du plaisir. C'est encore une fois une marque de la mystique que les oppositions et les contradictions semblent se résoudre les unes dans les autres. De même que chez Lao-tseu, c'est grâce au vide et au non-être qu'il peut y avoir de l'être (par exemple, c'est grâce au vide qu'il y a dans le vase que celui-ci nous est utile, car finalement c'est parce que le vase est vide qu'il peut recueillir de l'eau), de même dans le BDSM c'est l'absence de jouissance qui devient finalement jouissance, c'est le refus de la satisfaction qui apporte une satisfaction, c'est l'abandon de soi qui donne une impression de réalisation. Je n'ai jamais mieux compris les moines que pendant ce mois d'octobre.

Conclusion

Je termine la rédaction de ce témoignage au 31 octobre, dernier jour de mon locktober. La livraison de cet article pour le 1er novembre est une condition de ma libération, imposée par Queen So. Ça a été intéressant de vivre les évolutions de mon désir, l'accumulation de ma frustration, les alternances entre le calme et le trouble, les fluctuations de ma vie interne. Je me suis senti très vivant pendant ce début d'automne. Même si je suis loin d'avoir fait le tour de la chasteté, cette première incursion dans cette pratique est une expérience intérieure et une exploration de la masculinité qui vaut le détour. La chasteté n'est pas une castration (qui est un autre fantasme, mais ne faisant pas partie des miens), c'est une remise en question de la conception phallocentrée de la sexualité masculine. Le plaisir lié au pénis et à l'éjaculation n'est pas totalement nié, mais il est temporisé, retardé, contourné, ce qui finalement en augmente l'intensité grâce à l'anticipation prolongée et à la tension accumulée. Au bout d'un mois, quel moment est plus attendu par l'encagé que celui de la libération ? Mais cela, avant tout, est entre les mains de la keyholder. Ce moment lui appartient aussi. »